« La parole chez les griots relève d’une sacralité ». Dans Épopée d’une haute lignée, Assita Sidibé nous plonge en eau profonde au cœur de la tradition Mandé.
La parole parait si capitale pour les mandékaw que pour la donner il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche, comme dit l’adage. Sa parole, l’auteure la prête à un griot de la lignée des Diabaté, « arrière-petit-fils de konon kan ba, le griot des griots », se présente-t- il lui-même.
Le narrateur est médecin. Il raconte l’histoire de Syrah
Koné. Belle comme un coucher de soleil !
Elle épouse Aboubakar Sidibé. Le cortège d’enthousiasme
qui accompagne le mariage s’estompe bien vite. Car Syrah ne parvient pas à donner
d’héritier aux Sidibé. Le chagrin de la jeune mariée s’étirera sur dix
interminables années.
Elle perd tous ses soutiens. Les sœurs de son conjoint
lui tournent le dos. Elles retournent leur veste et se mettent du côté des
commères du village.
Syrah devient la risée de tous. Sa belle-famille ne la
considère plus comme une femme. Alors, on décide de donner une femme digne du
nom à son mari. On lui impose une première coépouse. Mais celle-ci quitte bien
vite le foyer, car elle aussi ne parvient pas à enfanter.
Une autre du nom de Bibata arrive. Et sa venue symbolise
peut-être une bénédiction pour Syrah, car, contre toute attente, elle finit par
tomber enceinte. C’est une joie immense dans la famille, notamment pour son
homme qui lui a toujours témoigné un soutien indéfectible.
Au bout de mille souffrances, elle met au monde une
fille : Aïssatou. Mais, comme une contrepartie à cet enfant tant espéré, la
mort lui arrache l’affection de sa douce moitié trois ans plus tard. Syrah
finit par épouser le frère ainé de son défunt mari.
Sa fille est belle et intelligente. Elle grandit, épouse
un homme beau et sage du nom de Malick. La famille jubile. Mais le bonheur ne
dure pas. Aïssatou rencontre les mêmes problèmes que sa mère : elle ne peut
enfanter. De plus, elle souffre d’une maladie de l’utérus. Et c’est justement
Diabaté, le narrateur, son ami et médecin, qui doit l’opérer. L’opération
va-t-elle bien se passer ? La fille de Syrah a peur, mais elle doit prendre son
destin en main.
Dans cet ouvrage, Assita Sidibé joue avec les codes de
la langue. D’abord, elle fait cas du jeu des alliances entre peuples du Mandé,
notamment les Peuls, les Bosso, les Djéli, etc. Puis, elle instruit le lecteur
sur la spécificité de chaque peuple.
L’écrivaine ivoirienne multiplie les images ; les
figures de rhétorique se donnent la main comme au relais pour peindre avec
fougue le tableau de ce récit.
À la page 16, par exemple, l’auteur écrit : « Devant une
cour grandement ouverte, sans clôture, sous un préau, fusait une pluie de notes
festives ». Plus loin à la page 32 : « Ma parole est pure, ma parole est saine,
car je suis Koné. Koné yèrèworo, Koné Kankélén tigui, la langue des Koné ne
connait pas le mensonge… »
Entre poésie et griotisme, Assita Sidibé nous emmène à
l’orée du jardin de la beauté langagière.
L’écriture est légère comme une plume, délicieuse telle
la langue d’un griot. Petit par la taille (66 pages), mais grand par le talent,
Épopée d’une haute lignée se lit vite mais vous marque pour longtemps tant il regorge
de richesses inépuisables.
Isabelle Kassi Fofana (directrice générale de Massaya
Editions)