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Dossier
Culture

Au cœur de Sotheca : le village où la culture devient vie

Nous avons effectué un voyage au cœur de SOTHECA. Le fondateur nous a ouvert les portes de son village, niché à Yopougon. Ici, tout respire la tradition. Le visiteur est immédiatement happé par une atmosphère à la fois simple et profondément symbolique. Deux imposants cocotiers se dressent fièrement à l’entrée. Un drapeau de la Côte d’Ivoire supplante le portail.

il y a 3 heures

La naissance d’un rêve

Le fondateur, Anoh Hyppolite, raconte la genèse de son projet avec une voix marquée par l’émotion et la conviction. Nous sommes en 1982. À l’époque, de nombreux étudiants peinent à s’insérer socialement après leurs études. « Nous nous sommes dit : rassemblons ces jeunes autour d’un idéal. Cet idéal, c’était la solidarité. » Cette solidarité prend la forme d’un espace où théâtre, danse et contes deviennent des outils de formation et de ressourcement. Ainsi naît Sotheca, bien plus qu’un village : un refuge pour l’identité culturelle.

Hyppolite n’a pas suivi de formation académique aux arts. Son école fut sa famille, ses parents eux-mêmes artistes. « Ça coule dans mes veines », dit-il simplement. Cette authenticité donne au village un souffle particulier : celui de la transmission vivante.


Un village au service de la culture ivoirienne

Sotheca n’est pas qu’un lieu : c’est un carrefour où se rencontrent toutes les régions de Côte d’Ivoire. Le fondateur insiste : « Nous voulons ramener les jeunes autour de leur culture, comme facteur d’unité. La culture, c’est comme le football, elle rassemble. »

Dans ce village de deux mille mètres carrés, une quarantaine de jeunes, dont 30 garçons et 10 filles, se forment : chants, danses, contes, jeux traditionnels. Chaque discipline devient un lien entre passé et présent. Les enfants du nord apprennent les contes du sud, ceux de l’ouest s’initient aux rythmes de l’est. Cette pédagogie croisée crée une identité partagée.

Boli Bi Franck, âgé de 26 ans, à l’allure frêle, est chorégraphe au sein de Sotheca. Il a intégré le village quand il avait 13 ans. « Le village est une famille. Il n’y a pas de différence entre nous », dit-il. Assémian N’doli Dominique a intégré le village en 2022. Ce jeune danseur se sent déjà bien dans sa nouvelle famille.

Les victoires et les blessures

Mais l’histoire de Sotheca est faite de triomphes et de drames. Le groupe a porté haut les couleurs de la Côte d’Ivoire : en 2004, il décroche le premier prix sur 197 délégations au Festival international des arts de la rue à Rabat. Quelques années plus tard, aux Seychelles, il est sacré premier groupe africain et troisième mondial au Festival international du tourisme. Des victoires obtenues souvent dans des conditions précaires, sans soutien institutionnel. « Ce qui nous a portés, c’était la conviction que nous devions valoriser notre culture », confie Hyppolite.

Mais en 2009, un drame frappe le village. Un accident de car endeuille la troupe : deux membres disparaissent, le fondateur tombe dans le coma, et une partie du patrimoine est détruite. « Cet événement a ramené notre carrière à zéro », raconte-t-il avec gravité. Depuis, les séquelles demeurent.

Entre tradition et modernité

Dans un monde où la musique commerciale semble écraser les arts vivants, Sotheca se bat pour préserver l’authenticité. « Aujourd’hui, tout le monde veut faire de la musique commerciale, mais cette musique s’inspire de nos arts vivants », explique l’administrateur du village. Ici, on refuse d’enseigner le coupé-décalé ou le breakdance : la priorité est donnée aux danses, aux contes et aux rythmes traditionnels.

Cette conviction s’accompagne d’une vision : transformer Sotheca en un centre culturel international, où tradition et modernité dialoguent, où artistes ivoiriens et étrangers se rencontrent.


Les défis d’aujourd’hui

Pourtant, derrière les tambours et les sourires, les difficultés sont immenses. Le fondateur n’élude pas la réalité : manque de financement, infrastructures vieillissantes, absence de soutien officiel. « Le village a besoin d’être réhabilité. Nous recevons des touristes, mais nous n’avons pas d’hébergement adapté. Nous voulons construire des hôtels, des studios, un espace de jeux pour enfants… »

Le village fonctionne presque exclusivement grâce aux cachets de ses prestations. Mais entretenir quarante jeunes, nourrir, loger, former, tout cela dépasse largement les moyens actuels. Le rêve tient debout grâce à la ténacité et à la passion.

Héritage et avenir

Après plus de quarante ans d’existence, Sotheca est à un tournant. Pour Hyppolite et les siens, il s’agit désormais de penser à la pérennisation. « Le village est déjà reconnu internationalement. Mais il nous faut les moyens pour en faire un centre culturel de référence. »

Les mots de conclusion résonnent comme une prière et un appel : « La jeunesse a besoin de se ressourcer, de savoir d’où elle vient pour savoir où elle va. C’est notre mission. »

À Yopougon, dans ce village qui respire encore au rythme des tambours, l’avenir de la culture ivoirienne continue de se jouer.

Richard Konan