Silences des hommes et silence de Dieu
Dans la
Bible, lorsque Dieu veut reconquérir le cœur de son peuple, qu’il considère comme
son épouse, il le conduit dans le silence du désert : « Je vais la séduire, je
la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2, 16). Les réalités les
plus profondes ne s’expriment pas par des mots, mais se révèlent dans le
silence et la présence. Nous en faisons l’expérience dans nos relations
humaines : lorsque nous aimons quelqu’un, les mots paraissent souvent
maladroits et insuffisants. Ce qui manifeste véritablement l’amour, ce sont nos
actes et, plus encore, notre présence fidèle, surtout dans les moments
d’épreuve ou de désert intérieur.
Mais en
réalité, le silence de Dieu a une signification d’un tout autre ordre,
infiniment plus forte et plus profonde que celle de nos silences humains. Nos
silences sont limités, et fragiles, ils ne peuvent pas durer trop longtemps.
S’ils ne sont pas accompagnés de paroles, ils risquent de perdre leur lumière
et devenir sources de malentendus et d’incompréhensions terribles. Le silence de
Dieu, au contraire, a une portée infinie. C’est de ce silence mystérieux que
proviennent ses paroles : « Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes
choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des
cieux ta parole toute-puissante s’élança du trône royal » (Sg 18, 14-15). Les
paroles humaines ne jaillissent pas du silence comme le font celles de Dieu.
Les paroles
divines jaillissent d’un silence mystérieux et éternel, par lequel Dieu nous
regarde, nous connaît et nous enveloppe depuis toujours.
Le silence
de Dieu ne renvoie pas seulement à une présence ponctuelle et limitée, comme
celle d’un homme auprès de son ami, mais à une présence totale qui nous porte
dans tout ce que nous sommes. Lorsque Dieu conduit l’homme au désert, c’est
pour qu’il se laisse saisir par ce silence et cette présence éternelle. Ainsi lorsque
Jacob est conduit au désert, il découvre la présence divine comme il ne l’avait
jamais fait auparavant : « En vérité, Dieu est en ce lieu et je ne le savais
pas ! » (Gn 28, 16). Le silence de Dieu n’est pas le signe d’une absence ni
d’un manque de communication, mais au contraire d’une plénitude de présence.
Cette présence est à la racine même de la création de notre personne, elle nous
porte dans toutes les fibres de notre être : «
Derrière et
devant tu m’enserres, tu as mis sur moi ta main. Prodige de savoir qui me
dépasse, hauteur où je ne puis atteindre » (Ps 138, 5-6). Ce silence est baigné
de lumière. Dieu nous scrute et nous connaît depuis le commencement, dans le
secret : « Déjà tu connaissais mon âme et mes os n’étaient point cachés de toi,
quand je fus façonné dans le secret, brodé au profond de la terre » (Ps 138,
15).
Le silence, l’adoration et la contemplation du Père
Quand Dieu
nous mène au désert, il fait taire toutes les voix humaines superficielles, il
nous pousse à entrer en nous-mêmes, pour nous laisser saisir par sa présence éternelle.
Tel est le sens de la sortie d’Égypte dans la Bible. Dieu retire son peuple des
paroles oppressantes des Égyptiens pour le faire entrer dans le silence bienfaisant
et libérateur de l’adoration, qui est comme une fête intérieure vécue en sa
présence : « Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : Laisse partir mon
peuple, qu’il célèbre une fête pour moi dans le désert » (Ex 5, 1). Le silence
du désert intérieur nous permet alors de nous abandonner et nous reposer
entièrement en celui qui porte toute notre personne. Le silence est le grand
moyen d’entrer dans une attitude d’adoration et de remise de tout nous-mêmes à
Dieu. Les bruits du monde sont agressifs, le silence de l’adoration est doux, réconfortant
et pacifiant.
Le silence
du désert spirituel nous conduit plus loin encore. Ce silence ne nous permet
pas seulement d’entrevoir la présence bienfaisante de Dieu qui nous devance et
nous porte depuis toujours, il nous ouvre encore l’accès à son mystère même, il
nous introduit dans l’intimité divine, afin de nous laisser voir, pour ainsi
dire, qui il est. Comme l’affirme saint Jean de la Croix, docteur mystique de
l’Église : « Le Père n’a dit qu’une seule parole, qui est son Fils, et il la
dit éternellement dans un silence éternel ; et c’est dans le silence que l’âme
l’entend » (Saint Jean de la Croix, Paroles de lumière et d’amour, n°99). Le
silence nous introduit dans le mystère incréé du Père qui regarde Jésus son
Fils dans un silence éternel.
Le silence
nous conduit en définitive dans le cœur même de Jésus et dans sa relation
intime avec son Père.
L’épreuve du désert et le silence de Dieu
Cependant,
le désert spirituel n’est pas toujours un lieu de paix. Il arrive que Dieu nous
place dans les déserts arides de l’épreuve spirituelle. Dans ces situations, nous
ne comprenons plus ce qui nous arrive et nous attendons une réponse. Alors le
silence de Dieu, au lieu de nous apaiser, augmente notre épreuve et devient insupportable.
En réalité,
si Dieu permet des déserts et des silences douloureux, c’est afin de nous faire
entrer plus profondément encore dans sa présence et sa lumière.
Dans un
passage célèbre de l’Évangile, Jésus garde le silence devant la femme
cananéenne qui le supplie de guérir sa fille tourmentée par un démon : « Mais
il ne lui répondit pas un mot » (Mt 15, 23). Cette femme traverse un désert
intérieur terrible. Le silence du Christ est intolérable. Puis viennent des
paroles encore plus dures. Jésus lui fait comprendre qu’elle ne fait pas partie
du peuple d’Israël, elle est une païenne de la race des chiens : « Il n’est pas
bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » (Mt 15,
26).
Cependant, cette femme comprend que le silence du Christ n’est pas un refus, mais au contraire une invitation à le rechercher de façon plus profonde : « Justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître » (Mt 15, 27). Si Jésus gardait le silence, c’est parce qu’il attendait que cette femme vienne le rejoindre avec plus de foi, de confiance et d’audace : « Ô femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir » (Mt 15, 28).
A la
différence de nos silences humains qui expriment souvent notre indifférence,
les silences de Dieu sont toujours là pour fortifier notre foi, et nous faire
entrer dans sa présence bienveillante, même lorsque toutes les apparences sont
contraires. Face aux silences de Dieu, nous réagissons mal, comme s’il
s’agissait de silences humains remplis d’indifférence. Nous manquons d’audace et
de foi en la présence bienveillante de Dieu qui habite tous ses silences. Cette
femme qui était païenne a anticipé de façon prophétique, la présence que Jésus allait
offrir au monde entier. Elle a percé le silence de Dieu, « le mystère tenu
caché depuis toujours dans le silence » (Rm 16, 25). Si Dieu s’est révélé
d’abord dans le secret à Israël et s’est caché dans un premier temps aux païens,
c’était pour mieux communiquer ensuite ce secret au monde entier et aux païens
eux-mêmes.
Le silence et le désert de la croix
Le sommet du
silence de Dieu est celui de la Croix. Jésus, en mourant, entre dans le plus
grand des déserts.
Apparemment
le Père est totalement absent, et son silence est insupportable : « Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).
En réalité,
Jésus vient précisément prendre la place de l’homme qui se sent abandonné par
Dieu, et qui ne comprend plus son silence. Jésus fait ainsi entrer l’homme dans
une nouvelle présence de Dieu, pour laquelle il n’y a plus de mot possible. Les
témoins de la scène de la crucifixion ont été saisis par une présence incompréhensible
qui habitait le Christ : « Ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent :
Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu » (Mt 27, 54). Quand l’épreuve est trop
forte, aucun mot humain ne peut l’apaiser. Seule demeure la présence
silencieuse de Celui qui a porté nos souffrances jusqu’au bout.
Le silence
de Dieu est infiniment plus profond que nos silences humains. La présence
silencieuse de Dieu nous enveloppe dès notre conception, et le rejet des hommes
ne peut pas venir diminuer cette présence, il lui permet au contraire de
surabonder de façon incompréhensible.
Nos silences
humains n’ont pas cette force, devant le refus et la mort, ils deviennent
signes de désespoir et d’absence. Pour Dieu, il en va tout autrement, son
silence est toujours rempli de sa présence et de sa lumière pour nous. Rien ne
peut diminuer la présence de Dieu qui nous enserre de toute part, pas même nos
fautes et notre rejet.
Sa présence
et son amour sont inconditionnels et infinis. C’est dans ce silence, au cœur de
nos déserts, que résonne la réponse ultime de Dieu à toutes nos détresses.
Frère
Thibault (contributeur)