Si on visite la plupart des sociétés africaines, on se rend très vite compte de la richesse et de la diversité des types de civilités qui y sont pratiqués. Ces civilités, en tant que formes de rapport à l’autre, sont fortement codifiées et consacrent la hiérarchisation de la société. Elles sont mises en évidence par des techniques du corps et des rituels langagiers qui, à eux seuls, traduisent toute la considération, la bienveillance et le respect ressenti à l’endroit de son interlocuteur.
Dans la plupart des communautés africaines par exemple, le contenu des salutations ne concerne pas uniquement les individus qui se rencontrent et échangent. On prend soin, à travers des formules parfaitement maîtrisées, d’avoir également des nouvelles aussi bien des membres de la famille nucléaire que de la famille élargie. Il n’est donc pas étonnant qu’en Afrique de simples salutations entre deux ami(e)s ou parents durent de longues minutes au point de paraître ennuyeuses et indiscrètes pour le profane. Ces civilités sont parfois accompagnées de techniques du corps souvent déroutantes pour qui n’y est pas habitué.
Ainsi, dans la partie septentrionale de la Côte
d’Ivoire et dans certains États d’Afrique de l’Ouest comme le Burkina Faso, le
Mali ou le Nigéria, il n’est pas rare de voir les femmes se prosterner,
s’agenouiller ou faire des génuflexions pour saluer leurs pairs masculins.
« (…) les civilités et l’ensemble de leurs modes d’expression
(…) participent à établir un ordre social basé sur le respect des anciens, le
primat du collectif sur l’individu et la promotion de la solidarité. »
Certains pourraient voir dans cette pratique, la survivance de modèles sociétaux phallocratiques où tout est mis en œuvre pour assurer et maintenir la domination masculine. Dans l’absolu, ceux qui pensent ainsi n’ont pas une perception totalement erronée. Car, les civilités et l’ensemble de leurs modes d’expressions (rituels langagiers, techniques du corps, mimiques etc.) participent à établir un ordre social basé sur le respect des institutions et des aînés sociaux, le primat du collectif sur l’individu et la promotion de la solidarité. En cela, les civilités sont autant des produits de l’éducation reçue que des facteurs de socialisation ou d’apprentissage. Ainsi, en mettant en œuvre les règles de civilité, on apprend à respecter les autres et surtout les aînés, c’est-à-dire ceux qui fabriquent les normes sociales et/ou en sont les garants.
De ce point de vue, il ne faut plus voir les civilités en
Afrique comme des gestes superfétatoires relevant du folklore local. Il faut
les comprendre davantage et surtout comme des pratiques remplissant des
fonctions de cohésion, de solidarité et de mesure barrière contre les déviances
à l’égard des normes sociales.
Serge Gohou (sociologue)