Mot d'Esprit
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Spiritualité
Le désert et la lumière

Quand le silence de Dieu devient réponse

Dieu ne parle pas seulement par des paroles, mais aussi – et surtout – par le silence.

il y a 20 heures

Silences des hommes et silence de Dieu

Dans la Bible, lorsque Dieu veut reconquérir le cœur de son peuple, qu’il considère comme son épouse, il le conduit dans le silence du désert : « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Os 2, 16). Les réalités les plus profondes ne s’expriment pas par des mots, mais se révèlent dans le silence et la présence. Nous en faisons l’expérience dans nos relations humaines : lorsque nous aimons quelqu’un, les mots paraissent souvent maladroits et insuffisants. Ce qui manifeste véritablement l’amour, ce sont nos actes et, plus encore, notre présence fidèle, surtout dans les moments d’épreuve ou de désert intérieur.

Mais en réalité, le silence de Dieu a une signification d’un tout autre ordre, infiniment plus forte et plus profonde que celle de nos silences humains. Nos silences sont limités, et fragiles, ils ne peuvent pas durer trop longtemps. S’ils ne sont pas accompagnés de paroles, ils risquent de perdre leur lumière et devenir sources de malentendus et d’incompréhensions terribles. Le silence de Dieu, au contraire, a une portée infinie. C’est de ce silence mystérieux que proviennent ses paroles : « Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des cieux ta parole toute-puissante s’élança du trône royal » (Sg 18, 14-15). Les paroles humaines ne jaillissent pas du silence comme le font celles de Dieu.

Les paroles divines jaillissent d’un silence mystérieux et éternel, par lequel Dieu nous regarde, nous connaît et nous enveloppe depuis toujours.

Le silence de Dieu ne renvoie pas seulement à une présence ponctuelle et limitée, comme celle d’un homme auprès de son ami, mais à une présence totale qui nous porte dans tout ce que nous sommes. Lorsque Dieu conduit l’homme au désert, c’est pour qu’il se laisse saisir par ce silence et cette présence éternelle. Ainsi lorsque Jacob est conduit au désert, il découvre la présence divine comme il ne l’avait jamais fait auparavant : « En vérité, Dieu est en ce lieu et je ne le savais pas ! » (Gn 28, 16). Le silence de Dieu n’est pas le signe d’une absence ni d’un manque de communication, mais au contraire d’une plénitude de présence. Cette présence est à la racine même de la création de notre personne, elle nous porte dans toutes les fibres de notre être : «

Derrière et devant tu m’enserres, tu as mis sur moi ta main. Prodige de savoir qui me dépasse, hauteur où je ne puis atteindre » (Ps 138, 5-6). Ce silence est baigné de lumière. Dieu nous scrute et nous connaît depuis le commencement, dans le secret : « Déjà tu connaissais mon âme et mes os n’étaient point cachés de toi, quand je fus façonné dans le secret, brodé au profond de la terre » (Ps 138, 15).

Le silence, l’adoration et la contemplation du Père

Quand Dieu nous mène au désert, il fait taire toutes les voix humaines superficielles, il nous pousse à entrer en nous-mêmes, pour nous laisser saisir par sa présence éternelle. Tel est le sens de la sortie d’Égypte dans la Bible. Dieu retire son peuple des paroles oppressantes des Égyptiens pour le faire entrer dans le silence bienfaisant et libérateur de l’adoration, qui est comme une fête intérieure vécue en sa présence : « Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël : Laisse partir mon peuple, qu’il célèbre une fête pour moi dans le désert » (Ex 5, 1). Le silence du désert intérieur nous permet alors de nous abandonner et nous reposer entièrement en celui qui porte toute notre personne. Le silence est le grand moyen d’entrer dans une attitude d’adoration et de remise de tout nous-mêmes à Dieu. Les bruits du monde sont agressifs, le silence de l’adoration est doux, réconfortant et pacifiant.

Le silence du désert spirituel nous conduit plus loin encore. Ce silence ne nous permet pas seulement d’entrevoir la présence bienfaisante de Dieu qui nous devance et nous porte depuis toujours, il nous ouvre encore l’accès à son mystère même, il nous introduit dans l’intimité divine, afin de nous laisser voir, pour ainsi dire, qui il est. Comme l’affirme saint Jean de la Croix, docteur mystique de l’Église : « Le Père n’a dit qu’une seule parole, qui est son Fils, et il la dit éternellement dans un silence éternel ; et c’est dans le silence que l’âme l’entend » (Saint Jean de la Croix, Paroles de lumière et d’amour, n°99). Le silence nous introduit dans le mystère incréé du Père qui regarde Jésus son Fils dans un silence éternel.

Le silence nous conduit en définitive dans le cœur même de Jésus et dans sa relation intime avec son Père.

L’épreuve du désert et le silence de Dieu

Cependant, le désert spirituel n’est pas toujours un lieu de paix. Il arrive que Dieu nous place dans les déserts arides de l’épreuve spirituelle. Dans ces situations, nous ne comprenons plus ce qui nous arrive et nous attendons une réponse. Alors le silence de Dieu, au lieu de nous apaiser, augmente notre épreuve et devient insupportable.

En réalité, si Dieu permet des déserts et des silences douloureux, c’est afin de nous faire entrer plus profondément encore dans sa présence et sa lumière.

Dans un passage célèbre de l’Évangile, Jésus garde le silence devant la femme cananéenne qui le supplie de guérir sa fille tourmentée par un démon : « Mais il ne lui répondit pas un mot » (Mt 15, 23). Cette femme traverse un désert intérieur terrible. Le silence du Christ est intolérable. Puis viennent des paroles encore plus dures. Jésus lui fait comprendre qu’elle ne fait pas partie du peuple d’Israël, elle est une païenne de la race des chiens : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » (Mt 15, 26).

Cependant, cette femme comprend que le silence du Christ n’est pas un refus, mais au contraire une invitation à le rechercher de façon plus profonde : « Justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître » (Mt 15, 27). Si Jésus gardait le silence, c’est parce qu’il attendait que cette femme vienne le rejoindre avec plus de foi, de confiance et d’audace : « Ô femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir » (Mt 15, 28).

A la différence de nos silences humains qui expriment souvent notre indifférence, les silences de Dieu sont toujours là pour fortifier notre foi, et nous faire entrer dans sa présence bienveillante, même lorsque toutes les apparences sont contraires. Face aux silences de Dieu, nous réagissons mal, comme s’il s’agissait de silences humains remplis d’indifférence. Nous manquons d’audace et de foi en la présence bienveillante de Dieu qui habite tous ses silences. Cette femme qui était païenne a anticipé de façon prophétique, la présence que Jésus allait offrir au monde entier. Elle a percé le silence de Dieu, « le mystère tenu caché depuis toujours dans le silence » (Rm 16, 25). Si Dieu s’est révélé d’abord dans le secret à Israël et s’est caché dans un premier temps aux païens, c’était pour mieux communiquer ensuite ce secret au monde entier et aux païens eux-mêmes.

Le silence et le désert de la croix

Le sommet du silence de Dieu est celui de la Croix. Jésus, en mourant, entre dans le plus grand des déserts.

Apparemment le Père est totalement absent, et son silence est insupportable : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).

En réalité, Jésus vient précisément prendre la place de l’homme qui se sent abandonné par Dieu, et qui ne comprend plus son silence. Jésus fait ainsi entrer l’homme dans une nouvelle présence de Dieu, pour laquelle il n’y a plus de mot possible. Les témoins de la scène de la crucifixion ont été saisis par une présence incompréhensible qui habitait le Christ : « Ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu » (Mt 27, 54). Quand l’épreuve est trop forte, aucun mot humain ne peut l’apaiser. Seule demeure la présence silencieuse de Celui qui a porté nos souffrances jusqu’au bout.

Le silence de Dieu est infiniment plus profond que nos silences humains. La présence silencieuse de Dieu nous enveloppe dès notre conception, et le rejet des hommes ne peut pas venir diminuer cette présence, il lui permet au contraire de surabonder de façon incompréhensible.

Nos silences humains n’ont pas cette force, devant le refus et la mort, ils deviennent signes de désespoir et d’absence. Pour Dieu, il en va tout autrement, son silence est toujours rempli de sa présence et de sa lumière pour nous. Rien ne peut diminuer la présence de Dieu qui nous enserre de toute part, pas même nos fautes et notre rejet.

Sa présence et son amour sont inconditionnels et infinis. C’est dans ce silence, au cœur de nos déserts, que résonne la réponse ultime de Dieu à toutes nos détresses.

Frère Thibault (contributeur)