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LA DETERMINATION AU FEMININ

Rama Yade s’est spontanément confiée à Esprit au QG parisien de son mouvement La France qui ose. Sans fioritures. Avec même une apparence de complicité qui date. Elle nous a offert, dans cette première interview accordée à un magazine ivoirien, de nous entrainer dans l’aventure de son engagement politique, de son fighting spirit et de ses inspirations. Elle nous parle avec le paradoxe d’un verbe diplomatiquement incisif. S’affranchissant au passage des liens séculaires d’une société politique française «machiste». Mardi 6 septembre. Il est 14h 30 à Paris.

 

Mame Ramatoumaye Yade, bonjour. Bonjour. Qu’est-ce que cela vous fait que je ressorte ce prénom de vous, peu utilisé ? C’est mon prénom. Je suis très contente de le porter parce qu’il a une signification. Ce sont mes parents qui me l’ont donné à partir de celui de ma grand-mère. C’est un héritage que je porte. Justement, quelle est votre conception de la famille ? Elle a d’abord été élargie puisque je ne suis qu’un des tout derniers (enfants) d’une longue lignée foisonnante où la famille ne s’arrête pas à papa et maman, mais où elle s’étend à un très large cercle. C’est une famille qui transmet et vous fait sentir le poids des traditions, de l’histoire et des responsabilités qui vont avec. C’est une famille à la fois aimante et exigeante. Après, j’en construis une et j’espère que je suis à la hauteur de ce que j’ai connu, moi enfant. Modestement, ma conception de la famille la relie au bien-être et au bonheur, et à une certaine forme de sérénité. Sans arrière-pensée. De manière honnête et directe. Est-ce que vous pensez, comme nombre de personnes, que la notion de famille dans la société européenne est en chute libre ? Dans la société européenne en particulier, oui. L’individualisme, voire l’égoïsme, conduit à des situations de rupture. À une forme de solitude aussi. On le voit dans la société française notamment. Moi, j’ai gardé un souvenir très douloureux de ce qui s’est passé en 2003. C’est le drame de la canicule et la tragédie de la solitude qui ont laissé mourir des centaines de personnes âgées. Personne n’a eu l’idée d’aller voir chez son voisin si tout allait bien. Quand on vient, comme moi, d’une famille où on est élevée par les grands-parents, où les anciens comptent encore plus que les parents, cela a été pour moi un véritable choc dont je ne me suis pas encore remise. Parce que, précisément, la valeur de la famille que l’on m’a transmise reposait et repose toujours sur l’honneur qui est fait aux anciens. Voilà ! À quoi ressemble Rama Yade en famille ? Des moments de simplicité et de joie avec ma fille et mon mari ainsi que mes sœurs. On est comme une bande de filles. C’est une famille «féminine». On est à la fois des amies, des sœurs et des cousines. C’est une famille d’amour, d’amitié et de respect, même si les différences d’âge entre les uns et les autres peuvent conduire à une certaine hiérarchie et à un sens de l’ordre, avec beaucoup de franchise, de simplicité et d’humour. Un autre sujet. La religion, qu’en dites-vous ? C’est une nécessité pour guider les Hommes. Pour leur donner le sens de l’absolu. Pour donner du sens à leur vie et à leur mort. Il y a dans la religion une part d’éternité. Je conçois tout à fait que les Hommes en aient besoin. Je respecte ceux qui ne croient pas à la religion. Je me suis toujours inquiétée pour eux en me demandant s’ils avaient quelque chose d’autre pour la remplacer. Que diriez-vous de votre religiosité à vous ? Elle fait partie de la foi, donc de l’intime. Du rapport personnel avec Dieu. Pour moi, elle n’est ni ostentatoire ni vindicative. Elle est apaisée. Résultat, elle ne s’exprime pas. Je conçois que la religion peut accentuer les différences quand on n’y prend garde. Lorsqu’on saisit le message, elle peut évidemment unir. À la condition que la religion ne soit pas politique. Le paradis. La vie après la mort. Vous y croyez ? Oui. Parce que j’ai la faiblesse de croire que l’Homme ne vient pas sur terre pour rien ou pour si peu. Et qu’au fond, on ne peut pas retourner poussière. J’ose croire qu’il y a effectivement autre chose après. J’envie ceux qui ont eu l’expérience de la lumière bleue. C’est fascinant de se demander qui il y a de l’autre côté. La politique rime avec machiavélisme et pragmatisme. En d’autres mots, la politique est constituée de méchants et de gentils. Et bien des fois, les gentils deviennent méchants par avidité du pouvoir. Qu’en dites-vous ? Il y a plus de méchants que de gentils. La proportion est très importante. J’ai pu croiser des gentils. On a l’impression que cette méchanceté peut être gratuite. C’est-à-dire justifiée par rien. C’est en ce moment-là que la politique devient quelque chose de vain. En général, ce type d’attitude ne mène pas à grand-chose. Je crois donc qu’il faut être réaliste et suivre ses objectifs. Quelquefois, il y a des choix difficiles à opérer, mais je ne crois pas à une action politique sans foi ni loi. Je ne crois pas non plus au cynisme en permanence. Parce que nous sommes dans une période où on ne peut plus mentir et faire preuve de cynisme aux électeurs, quels qu’ils soient. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, les nouveaux médias et l’éducation, les électeurs décryptent, comparent ce que vous faites et dites, et font du «fact checking». L’image ne ment pas. Elle peut vous trahir et vous dévoiler. Autant, le plus possible, rester fidèle à son chemin. Les grands Hommes qui ont laissé une trace dans l’Histoire n’étaient pas forcément de grands méchants. J’écrivais, il y a quelques jours, une tribune sur Nelson Mandela. Il sort de vingtsept ans de prison, ayant droit à une visite et une lettre tous les deux mois et s’étant brûlé les yeux à force de côtoyer la chaux. Il sort de là sans aucun message de revanche ou de vengeance. Au contraire, il a un message de paix. C’est cela qui est resté dans l’Histoire. Est-ce qu’on peut rester soi-même, fidèle à ses principes, une fois au pouvoir ? Autrement dit, est-ce que la politique ne rime pas avec compromis et compromission ? Il faut faire des compromis. C’est certain. Parce qu’on ne peut décemment pas être idéologue en permanence. On a des convictions, des valeurs et des principes qui guident l’action politique, mais si on veut qu’elle soit efficace et praticable, cela nécessite des compromis. Maintenant les compromissions ne sont pas nécessaires, mais pourtant elles l’emportent souvent sur les compromis. Le carriérisme des Hommes politiques, qui finalement n’ont pas de métier et vivent de la politique qu’ils en font un gagne-pain, eux, ils sont prêts à toutes les compromissions parce qu’ils ne sont plus libres. Ils ont besoin de manger. Du coup, c’est cette logique alimentaire qui l’emporte sur les convictions et sur les principes. Jusqu’où êtes-vous prête à aller pour conquérir le pouvoir ? A Contrario, qu’est-ce que vous ne feriez jamais quitte à compromettre vos chances d’accéder au pouvoir d’État ? Ce n’est pas une hypothèse, cette seconde option. Il y a beaucoup de choses, que j’ai dites ou faites, qui m’ont empêchée d’obtenir des postes en politique. Je rentre au gouvernement en 2007 comme secrétaire d’État. J’aurais pu, au sortir de ce quinquennat, être ministre sans qu’il y ait une tutelle au-dessus de moi. J’aurais pu être députée, sénateur, maire. Je ne suis rien de tout cela parce que j’ai eu un franc-parler un peu trop direct et que j’ai refusé des compromissions. La sanction est tombée à chaque fois. Pour les élections législatives, ils ont mis, exprès, un candidat en face de moi, bien que sachant qu’il ne serait pas élu. À chaque remaniement, ceux de ma génération étaient promus. Moi, je ne l’ai pas été. Mais je ne m’en porte pas plus mal parce qu’il y a une différence entre eux et moi. Je peux me regarder dans une glace parce je suis restée fidèle à ce qu’on m’a appris. Ils visent leur carrière, et moi l’éternité. C’est autre chose. Le monde politique est redoutable. Des surprises désagréables, vous en avez certainement subi un rayon. Où est-ce que vous puisez votre «figthing spirit» pour avancer? C’est le produit d’une éducation. Je suis un laboureur. Pas un génie spontané. Je ne réussis jamais les choses, comme certains, en ayant les mains dans les poches. Chaque réalisation est précédée d’un long travail et d’un certain labeur. Je suis quelqu’un d’assez studieux. De toute façon, arriver avec des facilités, sans jamais avoir à travailler, à creuser ou à aller au fond de choses, c’est prendre le risque à un moment donné d’être démasqué comme un imposteur. Il n’y a donc rien de tel que le travail. Ensuite, il y a aussi la foi et la confiance dans le projet que l’on porte. Je ne suis pas engagée en politique par hasard. Je sais ce que je viens chercher et quel est mon but. J’ai écrit sept livres qui scandent mon parcours politique. Quand je fais le choix de m’opposer à la visite de telle ou telle personnalité parce que je trouve qu’en matière de droits de l’Homme il n’a pas été respectueux de son peuple, je sais très bien ce que je risque derrière. Mais je le fais quand même parce que j’ai eu le plaisir, un jour, dans la rue, de rencontrer la mère d’une des victimes qui m’a dit, six ans après : « merci pour ce que vous avez dit ». Rien que pour cela, ça en valait la peine. C’est aussi dans un souci d’ouvrir la porte pour que d’autres, après nous, puissent y entrer. J’essuie les plâtres. La pression politique vous oblige certainement à vous aérer l’esprit par moments. Quelle est votre astuce ? Quand j’ai du temps, je regarde des séries américaines. Je suis une boulimique de la culture américaine tout en n’étant pas, sur le plan politique, absolument fascinée par les ÉtatsUnis. Je ne cesse de dire que la France doit affirmer sa singularité et son indépendance par rapport aux États-Unis. Et pourtant, l’american way of life me fascinera toujours par sa capacité à faire des gens de peu, des gens de tout. Il y a un rêve américain. Il n’y a plus de rêve français. Et l’Amérique réussit, tout au long de son histoire, à préserver ce rêve. Et je trouve que cela devrait être le but de tout peuple et de tout pays d’avoir son propre rêve national. Le pays de tout est possible. Il y a des gens comme moi, ce sont de grands voyageurs. Ce sont des «haltes» extraordinaires. J’aime aussi écrire des poèmes. Je suis un artisan de la poésie. Vous connaissez l’Afrique ? La Côte d’Ivoire ? L’Afrique, bien sûr ! J’y suis née. J’ai passé le plus de temps de ma vie en Afrique. Je ne suis arrivée en France que lorsque j’avais 21 ans. La Côte d’Ivoire ? Pas assez. Il y a une forte communauté française en Côte d’Ivoire. Yamoussoukro et Paris entretiennent des relations historiques qui n’ont pas toujours été gaies. J’en veux pour preuves les événements douloureux de novembre 2004 et la crise meurtrière post-présidentielle 2010. Comment avez-vous vécu, personnellement, ces moments? J’ai eu le sentiment d’une immense prise de risque. Pas seulement pour la Côte d’Ivoire, mais pour le continent africain. Parce que la Côte d’Ivoire, en Afrique, ce n’est pas n’importe quel pays. De sa stabilité dépend aussi celle du continent. J’y ai vu, comme à chaque soubresaut, un immense danger, surtout, quand on se base sur les sources et les germes qui avaient été instrumentalisés, à une certaine époque, pour dresser les Ivoiriens les uns contre les autres. Je ne parle même pas de la communauté française. Il y a une exception ivoirienne clairement affichée depuis des décennies. C’est vrai que j’ai eu un sentiment de peur par rapport à ce gâchis potentiel. Heureusement que les choses sont revenues dans l’ordre depuis. Il y a des pays comme la Côte d’ivoire, le Sénégal, la République démocratique du Congo (RDC) et le Nigeria qui ne peuvent pas être déstabilisés sans que cela ne retentisse sur tout le continent. La stabilité de la Côte d’Ivoire est donc quelque chose de très importante pour l’avenir de l’Afrique. Tout de suite, on imagine que vous pensez d’abord aux expatriés. Aux nombreux ressortissants français qui vivent dans ce pays. N’est-ce pas ? Je pense d’abord aux Ivoiriens. Parce que ce sont eux les acteurs de leur propre destin. Au fond, les expatriés français ne sont que des invités. Et, ils ont toujours la possibilité de repartir dans leur pays d’origine via les voies sécurisées de l’ambassade de France, etc. Je pense surtout à la cohabitation entre Ivoiriens. C’est-à-dire comment une nation unie a pu partir sur des déchirements. Cela fait réfléchir pour d’autres pays. Avez-vous un message pour la jeunesse africaine ? La jeunesse africaine a profondément changé. Elle est formée et diplômée. Elle s’est projetée sur le monde. Les jeunes africains sont partout, de Londres à Ottawa, de New York à Paris. Et aujourd’hui, de plus en plus en Afrique même, attachés à ce vieux rêve qui est de pousser le continent vers l’avant. Arrimé à ces références qui ne changeront pas depuis 30 ans. De Lumumba à Sékou Touré en passant par Sankara. Ils sont encore, génération après génération, l’incarnation du rêve panafricain. Ils sont à la croisée des chemins. Cette jeunesse n’a jamais été aussi près de prendre le pouvoir en Afrique. Sur le plan économique, c’est déjà fait : ces jeunes sont dans les classements Forbes. Ils tiennent des startups. Ils ont essaimé dans le monde entier. Ils portent le drapeau africain partout où ils se trouvent en tant que diaspora. Ils n’ont jamais été aussi proches du but. Il reste donc le dernier bastion, le pouvoir politique. Et là, j’ai envie de leur dire, faites tomber cette bastille parce que le monde nous appartient déjà. Il n’est plus à nos pères. Il est à nous. Il faut lui donner du sens maintenant. J’adresse ici un grand coup de chapeau à cette jeunesse pour avoir réussi à s’en sortir malgré les difficultés et pour garder toujours au fond d’elle cette volonté de donner quelque chose à l’Afrique. Ce n’est pas le cas pour toutes les jeunesses du monde. Vous avez été secrétaire d’État chargée des Sports. C’est un domaine que vous connaissez, a priori. Quelle discipline pratiquez-vous ? A priori (rires). Plus de discipline aujourd’hui parce la politique est un sport intense. Et comme je ne suis pas maso, je ne veux pas en rajouter. J’ai longtemps pratiqué le basketball et le volleyball. Et au moment où je pouvais entrer dans le circuit un peu plus professionnel, j’ai été attrapée par le col par les parents qui m’ont mise sur les bancs de Sciences Po. Rama Yade, merci !